Être femme avant d'être mère : l'avortement en 2020

05 mars 2020 publié par CHOQ.ca

Être femme avant d'être mère : l'avortement en 2020

Pour la journée des droits des femmes, nous avons décidé d'aborder trois enjeux d'actualité touchant de près ou de loin la maternité, soit l'avortement, la dépression post-partum et le choix de ne pas être mère. Nous avons demandé à trois femmes de témoigner de leur expérience à travers un court texte. Voici l'histoire de Stéphanie. 

Quand tu découvres que tu es enceinte, c’est une vague d’émotions pêle-mêle qui se déchaîne dans ta tête et ton cœur.  Surtout quand ce n’est pas planifié et que tu sais que le moment est loin d’être propice. Je savais avant même de voir la deuxième ligne rose apparaître que j’étais bel et bien enceinte. C’est assez intense comme sentiment. Je savais aussi pertinemment que garder cet enfant-là, à ce moment précis de ma vie, je ne lui aurais pas offert le meilleur de moi-même. Ma décision était prise et je savais que c’était la meilleure dans les circonstances. En fait, à l’aube de ma trentaine, je ne suis toujours pas convaincue que je désire avoir des enfants. L’appel de la maternité ne m’a pas frappé de plein fouet jusqu’à maintenant.

Je me considère vraiment chanceuse malgré tout. J’ai vécu cette étape-là de ma vie dans des conditions idéales. J’étais bien entourée et j’ai eu l’embarras du choix quant à l’endroit où j’allais vivre mon avortement. J’ai pu « magasiner » la clinique. Montréal, je sais que des fois on a une relation amour-haine, mais jamais je ne pourrai être assez reconnaissante que tu sois aussi pleine de ressources. Ayant déménagé dans la métropole pour mes études il y a quelques années, j’ai vite réalisé que si j’avais encore habité en région, la situation aurait été bien différente. Absolument aucun établissement n’offre le service d’IVG dans ma ville d’origine qui compte tout de même un hôpital et un CLSC. Dans toute la région administrative, un seul établissement offre le service. Petit hic, en plus de la distance de route assez importante, c’est en milieu hospitalier, ce qui veut dire qu’il faut parfois deux rendez-vous, même pour un avortement par instruments. Ah, et j’oubliais, le service est offert seulement une journée par semaine! Pour être bien honnête, ça m’a fait paniquer.

À Québec, le délai avant d’avoir accès à un avortement peut aller jusqu’à un mois. Un mois où tu vis dans un entre-deux. Un mois entre le moment où tu as eu le courage d’appeler et le rendez-vous qui changera ta vie à tout jamais. Un mois où ta tête est en opposition avec ton cœur malgré le fait que ton choix est fait et définitif. Un mois où tu te sens coupable de continuer à vivre « comme si de rien n’était », où tu te sens coupable de boire ton p’tit café au bureau ou de prendre un verre au resto. Un mois où il n’y a absolument rien d’autre dans ta tête. Un mois où tu t’habitues à être « deux ». J’ai eu seulement huit jours entre mon appel et le rendez-vous et j’ai trouvé ça vraiment difficile. Il n’y a pas une journée où je n’ai pas pleuré. Je n’ose même pas imaginer ce que ces femmes qui doivent attendre plusieurs semaines peuvent vivre.

Malgré ça, le Québec est la province où l’avortement est le plus accessible au Canada. Au Nouveau-Brunswick, une seule clinique dans toute la province offre le service d’avortement en dehors des milieux hospitaliers. Le gouvernement provincial refuse de financer l’interruption de grossesse par instruments dans cette clinique. La province restreint donc le choix de la méthode d’avortement aux femmes. Un avortement par médicaments est accessible gratuitement, mais pour un avortement par instruments, une femme devra débourser 850$ ou aller dans l’un des deux milieux hospitaliers où le service est couvert par le régime public. Ce n’est pas un choix. C’est sournois et hypocrite. C’est d’obliger certaines femmes à subir un avortement d’une méthode qu’elles n’ont pas choisie. C’est déjà difficile de passer à travers tout ça quand les conditions sont « idéales », là c’est carrément violent.

C’est vraiment aberrant de se dire qu’en 2020 c’est difficile d’avoir accès au service d’avortement. Oui, l’avortement est décriminalisé, mais il faut le rendre accessible. Oui en tant que femmes, nous avons plus de droits que par le passé, mais il reste encore tellement de chemin à faire. On doit reprendre certaines batailles encore aujourd’hui, parce que des gens ont décidé de nous restreindre dans l’accès à nos choix et à nos droits. Il n’y a absolument rien d’acquis. Même en 2020.


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