Nouveau v379
Mission encre noire

Émission du 8 décembre 2020

Mission encre noire Tome 29 Chapitre 344. Faire les sucres de Fanny Britt paru en 2020 aux éditions Le cheval d'Août. Adam Dumont a failli mourir stupidement à Martha's Vineyard. Sa planche de heurte salement le genou d'une jeune femme sur le bord de la plage. Il coule. Depuis, il n'a plus le goût à rien. Son restaurant branché, son émission de télé à succès, son couple, ses enfants, tout semble lui échapper brusquement. Si ce n'est le besoin viscéral de s'acheter cette érablière qui pourrait peut-être le soulager. Marion s'étonne encore de la vitesse à laquelle leur projet de famille idéale prend l'eau. Prendre un amant changera-t-il les choses ? Célia se tord de douleur, suite à l'accident, ce qui l'étonne néanmoins c'est la présence en elle d'une rage pesante comme une vague terrible et menaçante. Inquiète, elle ne manquera pas de jeter un regard cinglant sur sa situation. La plume tendre et acérée de Fanny Britt menace le fébrile château de carte élaboré par ce couple dont la vie est auréolée de succès. En multipliant avec habileté les points de vue, l'écriture corrosive nous immerge efficacement dans un univers de privilèges qui peu à peu s'étiole. Pendant ce temps, le niveau de la mer monte et personne ne sera épargné, Célia le sait si bien. je reçois Fanny Britt, ce soir, à Mission encre noire. Extrait: « «C'est toi le boss», disait-il invariablement. Adam s'était demandé s'il se faisait niaiser et si cette déclaration d'obéissance répétée de la part de Sylvain ne constituait pas sa façon de lui faire comprendre que tout ça était ridicule: l'érablière, la cabane à sucre, les grands projets qui prenaient les hommes de son acabit quand ils vieillissaient et avaient trop de moyens. Et la notion de boss, tout aussi risible. Si boss il y avait, c'était d'abord la forêt, le climat, puis l'union des producteurs de sirop d'érable, et loin derrière, l'acériculteur. Et Sylvain le savait, et en disant «C'est toi le boss, boss», il établissait surtout qu'Adam, lui, n'y connaissait rien.» Liv Maria de Julia Kerninon paru en 2020 aux éditions Annika Parance Éditeur. Élevée sur une île bretonne par un marin de commerce norvégien, amoureux de littérature et une mère tenancière de café, solide et fière, Liv Maria a plusieurs atouts pour affronter la vie. Sans destination particulière, les circonstances vont la mener à Berlin, puis sur le continent sud américain et en Irlande. Amoureuse insatiable, passionnée inlassable, elle va croquer à pleines dents dans ce que le destin lui offre de rencontres et d'expériences en tout genre. Elle accostera les rives de l'amour sous différents visages, de l'amoureuse du professeur d'été, à l'aventurière aux poignets d'or, en passant par la madone installée dans une vie d'épouse. Mais un seul visage reviendra sans cesse la hanter, malgré tout, un secret qu'elle aurait souhaité, lâchement, enfouie à jamais. Jeune berlinoise ou en demi-Norvégienne souriante et mystérieuse, Liv Maria sait que la vie ne vaut d'être vécue sans amour. Ce magnifique portrait très romanesque se déguste avec gourmandise, les doigts encore collants d'impatience. Julia Kerninon est invitée à Mission encre noire. Extrait: « Elle avait débarqué à Santiago du Chili avec une valise légère, un coeur lourd et un dictionnaire d'espagnol. Elle avait pris une chambre en ville. Elle avait d'abord trouvé du travail comme plongeuse dans un restaurant, ensuite, quand son espagnol était devenu meilleur, comme serveuse, et puis, des fourmis dans les jambes, elle avait quitté la capitale pour monter plus au nord, jusqu'à la région de Coquimbo, où elle avait entendu dire qu'on cherchait du monde pour la cueillette des fruits. Elle voulait utiliser ses bras. Dans la vallée d'Ovalle, elle avait cueilli du raisin et des poires, tout le temps de la récolte, avant de monter encore plus haut, vers l'Atacama, pour les myrtilles. Six semaines durant, elle s'était écroulée soir après soir sur son matelas les doigts bleu-noir, le dos brisé. Pour la première fois depuis son retour de Berlin deux ans plus tôt, elle avait recommencé à faire l'amour, avec des collègues, des journaliers, des américains en voyage. Son corps se réveillait d'un long sommeil, le jour elle le dorait au soleil et la nuit elle l'épuisait.»

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Mission encre noire 12 avril
Émission du 12 avril 2022
Mission encre noire tome 33 Chapitre 380. Armer la rage, pour une littérature de combat par Marie-Pier Lafontaine paru en 2022 aux éditions Héliotrope dans la collection K. La violence masculine ne connaît pas de répit! C’est une triste réalité que subissent des milliers de femmes quelques soient leur âge, leur ethnie, leur sexualité ou leur statut social. Marie-Pier Lafontaine imagine cet essai comme un combat, puisqu'une attaque est inévitable. Chaque phrase est un cri de rage lancé comme un uppercut à la face du monde. Car voilà la coupe est pleine, l’agression de trop sur le quai d’une station de métro de Montréal ravive chez elle le souvenir de ses traumas et autres flash-back de son enfance. Une histoire qui a servi de trame à la rédaction de son premier livre Chienne (2019 Héliotrope). Armer la rage c’est se donner les moyens de répliquer à ses agresseurs, de ne plus se soumettre à la loi sale et dégradante de la sauvagerie masculine pour citer Annie Ernaux. En boxe la posture à adopter est l’attaque. S'il y aura des plaies et des blessures, l’autrice vous assure que cela la propulse vers l’avant. Toutes les soixante-huit secondes un homme viole une femme aux États-Unis, toutes les dix-sept minutes au Canada. Puisqu’il faut prendre soi-même le droit de cogner la première, je reçois Marie-Pier Lafontaine, ce soir, à Mission encre noire. Extrait:« Ce jour-là, j'ai su que je partageais les mêmes symptômes que des femmes qui, elles, n'avaient jamais été violées, que des adolescentes qui n'avaient même jamais été touchées: anxiété, crainte, hypervigilance, évitement, peur des ombres, méfiance systématique. Ces manifestations d'angoisse dans un monde régulé par la cadence de ses féminicides, où le nombre d'agressions sexuelles est élevé, où la violence misogyne est érotisé par la culture, ne surprendront jamais aucune femme trans ou cisgenre. Et surtout pas les femmes des Premières Nations et toutes les femmes de couleur. Nous savons toutes depuis notre plus jeune âge que nous pourrions être la cible d'attaques haineuses, que notre sécurité ne va pas de soi, qu'il faut la construire. Nous sommes nombreuses à connaître des survivantes agressées chez elles par des hommes de leur entourage, dans la rue. Des récits d'étudiantes harcelées par leur directeur de thèse. Un ancien professeur du primaire accusé de possession de pornographie juvénile. Une femme qui violente sa blonde. Nous avons entendu les histoires de viol qui se déroulent le long des pistes cyclables ou des voies ferrées. Nous savons que des cinéastes, des acteurs, des chanteurs, des humoristes agressent des dizaines et des dizaines de leurs admiratrices. Que des infirmiers abusent des personnes vulnérables et des handicapées dont ils ont la charge. Nous lisons aussi, des romans policiers. Nous sommes constamment soumises aux images de corps sortis défigurés des mains de conjoints narcissiques, démembrés, étranglés ou brûlés à l'acide. Les histoires de violence s'accumulent et les cadavres aussi. Les carcasses poignardées, les restes calcinés, les sacs mortuaires peuplent les scénarios de films d'horreur, les récits de tueurs en série, les traumas intergénérationnels, et s'ajoutent à toutes ces fois où l'on nous aura raconté la mort injuste et cruelle d'une enfant. Où on nous aura décrit les tortures qu'elle aura subies et sa disparition.» Mythologies québécoises sous la direction de Sarah-Louise Pelletier-Morin paru en 2021 aux éditions Nota Bene dans la collection Palabres, dirigée par Étienne Beaulieu. Née entre le débat constitutionnel et le référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec, Sarah-Louise Pelletier-Morin, doctorante en études littéraires à l’UQAM, a grandi avec l’idée que le peuple québécois avait une identité forte et un caractère propre. Pour comprendre la culture québécoise contemporaine, au-delà des clichés habituels et autres lieux communs, la langue française, le code civil, le passé catholique, l’hiver, le Hockey, il fallait réfléchir autrement. Comment brasser la cage d’une culture québécoise qui se révèle aujourd’hui plus complexe et plurielle que jamais? Après avoir découvert et lu le recueil de 53 textes Mythologies (1957) de Roland Barthes, l’autrice décide de proposer à 35 autrices et auteurs de relever le défi d’étudier la société québécoise par le biais de ses mythes. De la ceinture fléchée de Biz en passant par le t-shirt de Catherine Dorion, les québécoises de Martine Delvaux ou le phallus défaillant des postmodernes de Frédérique Bernier, ces petits riens de nos vie quotidiennes, en apparences bien inoffensifs, en disent long sur l’évolution des mœurs. Pour être en phase avec les nouveaux enjeux qui annoncent la nouvelle décennie 2020, je vous propose d'accueillir Sarah-Louise Pelletier-Morin, ce soir, à Mission encre noire. Extrait:« Le menu est fixe. Aller à la cabane implique de ne pas penser de se laisser guider jusqu'à la fin de la partie, d'avoir confiance, d'avoir foi dans le chef, la serveuse, les convives. C'est une expérience de communication séculaire. Les plats sont déposés au centre de la table et on pige, on ne commande pas son petit plat, on ne commande pas tout court, ce qui change considérablement le rapport d'autorité habituel des restaurants. La serveuse s'occupe de nous puisqu'elle nous sert, c'est un rapport maternel, elle demande qui veut un verre de lait. Si on ne veut pas de tel plat, on attend le suivant. C'est un lieu pour être accueilli, c'est l'hospitalité québécoise incarnée, où seul ordre est celui de la forêt, qui a toujours été dans l'imaginaire occidental le lieu de la perdition, où il fait bon retourner de temps à autre pour se retrouver. Quand on s'assoit à table, on se corde serré et c'est compliqué de se lever sans faire lever les voisins de gauche et de droite, alors on reste assis et on mange. Les épaules se touchent, on mange vraiment ensemble, pour une rare fois. Les tables sont alignées comme dans une cafétéria scolaire, c'est un retour au camp de vacances le temps d'une soirée, avec la discipline en moins. On mange trop, on transgressait jadis le carême, mais on n'y pense plus, on mange du cochon, beaucoup de cochon, du gras de cochon frit, craquant dont la saveur grandit avec le blasphème de son nom, le carnaval québécois est ici, les fêtards se vautrent dans l'impur tout en s'enduisant de l'idéal de pureté sirupeux.»  
60 min
Mission encre noire 05 avril
Émission du 5 avril 2022
Mission encre noire Tome 33 Tome 379. Le programme double de la femme tuée un recueil de poésie de Carole David paru en 2022 aux éditions Les Herbes Rouges. Pour la plupart de celles et ceux qui lisent pour la première fois un livre de Carole David, le choc est puissant. Dans Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles (2010, Les Herbes Rouges), par exemple, on y croise bien des fantômes. De Sylvia Plath, d’Anne Sexton, de Jacques Chirac à Paul Valéry, des pieuses domestiques à Jean Seberg et son Herald Tribune, beaucoup y partagent une réalité augmentée pas toujours des plus confortable. On y trouve aussi bien l’Amérique du nord comme l’Italie dans ses livres, pays d’origine de sa famille immigrée, dans ce qu’elles ont de banal, de médiocre voire d’effrayant. Dans ce recueil, alors que la canicule estivale écrase Rome, l’écrivaine visite la ville. Dans les rues, à la gare ou au musée, en plein jour comme dans les ténèbres d’un tableau, la capitale déroule ses histoires, ses mille tragédies, son visage de mort au sourire édenté. Comme de fait, ici ou là surgissent une nouvelle fois des fantômes, ces femmes assassinées, violentées, méprisées, que la mémoire populaire a presque définitivement effacé. L’écrivaine s’offre alors un face à face sans concession, à un exercice de mémoire d’outre-punk, à circuler parmi les tombes, les monuments et les mythes fabriqués, comme l’Illustre la page de couverture: un joint se consume dans un cendrier posé sur une image pieuse. J’accueille ce soir, à Mission encre noire, une figure incontournable de la littérature québécoise, Carole David est mon invité. Extrait:« Indolents, les fils du Caravage/servent des proies liquides/sur des tables/princes déchus à rebours/décorés, indifférents/je les remercie par leurs prénoms/lorsque la nuit arrive/je demeure chaos/ma petitesse est sans bruit» Pas besoin d’ennemis par Julien Guy-Béland paru en 2022 aux éditions Héliotrope. Une mise en garde ouvre les pages de ce livre :« ici sont abordées des questions liées à la santé mentale, à la toxicomanie, aux violences conjugales et sexuelles ainsi qu’à d’autres violences systémiques.» En fait, ce texte est la résultante de plusieurs démarches de l’auteurice: Trois suivis psychothérapeutiques pour traiter son anxiété sociale, ses dépendances et ses troubles relationnels. L’attente, interminable, parfois, d’une place dans un service d’aide en dépit des coupes budgétaires et autres mesures d’austérité des gouvernements qui a conduit Julien Guy-Béland à prendre la plume. Comme le suggère l'avertissement en tête du livre, le ton est sans concession, voire à fleur de peau. Il n'est donc pas étonnant d'y trouver une charge bien senti contre un système de soins thérapeutiques qui souffre d’un manque de ressources flagrant. Julien Guy-Béland témoigne, le plus honnêtement possible, d’une période de vie de toxicomanie active. Le livre est un brûlot anti système à plus d’un titre, dans son écriture inclusive, dans sa dénonciation des méfaits du capitalisme qui préfère faire du fric au détriment de la santé mentale du plus grand nombre, mais surtout, il propose, une série de confessions douloureuses, un regard transparent sur l’expérience d’une vie marginalisée. Je vous invite à rencontrer ce soir, à Mission encre noire, Julien Guy-Béland. Extrait:« Février 2021. Evan Rachel Woods, Ashley Walter, Sarah McNeilly, Ashley Lindsay Morgan et Gabriella dénoncent les agressions psychologiques et physiques de Brian Warner, plus connu sous le nom de Marilyn Manson. Ce dernier nie tout. Pourtant, dans son autobiographie publiée en 1998, lui-même décrivait de nombreuses violences commises envers ses conjointes et des fans. «La violence motivée par la haine des femmes est profondément inscrite dans notre culture, et les hommes non seulement peuvent en commettre sans craindre de conséquences, mais leur misogynie leur sert souvent à mousser leur célébrité et gonfler leur fortune. (...) Marilyn Manson n'est que le dernier d'une longue série d'hommes qui étaient plus francs qu'il n'y paraissait.» Nous sommes bien placés pour ne pas être surpris, puisque notre groupe post-hardcore conceptuel, Skip the Foreplay, qui se réappropriait le spires côtés de la culture pop, évoluait dans une scène connexe à Manson. Nous n'avions pas d'informations à propos de ce cas particulier mais it works according to design. Ô, je le savais même à l'époque, que notre projet était wack, même si je me le rationalisais en me disant que notre registre était ironique. J'ai pilé sur mes valeurs pour du pouvoir, en collaborant avec d'autres gens prêts à faire n'importe quoi pour du pouvoir. Le second degré a le dos large. trop de mauvais humoristes nous l'ont rappelé récemment. «Ces gars font ce qu'ils font pour la même raison qui m'a mené en prison: le pouvoir», dit un des roadies de la scène principale du Warped Tour, en référence aux bands pour lesquels il travaille, dans un documentaire filmé l'été où on y a participé.»
60 min
Mission encre noire 22 mars
Émission du 22 mars 2022
Mission encre noire Tome 33 Chapitre 378. Voyages en Afghani par Guillaume Lavallée paru en 2022 aux éditions Mémoire d’encrier. Un peu après le 11 septembre, l’auteur, Guillaume Lavallée se fait offrir une bourse pour écrire une thèse sur la vie de l’étrange et fascinant Djemal ed-Din al Afghani, le père supposé de l’islamisme. Emporté par sa passion, l’idée se perd sur les routes qui le conduisent en reportage au Pakistan, au Soudan, en Afghanistan, au Yémen, en Syrie, au Liban, à Gaza. Au cours de ces périples, un nom revient sans cesse dès qu'il s'agit de parler de philosophie, de religion ou de réfléchir sur l'islam: Djemal ed-Din est sur toutes les lèvres. Après l’attaque de la mosquée de Québec, dans l'arrondissement de Sainte-Foy, lieu de naissance de l’auteur, celui-ci décide de se lancer sur les traces d’un homme qu’il qualifie lui-même d’étrange alchimie entre Socrate, James Bond et Che Guevara. Voyages en Afghani, est un livre qui s’ouvre sur les désordres d’une époque, la fin du 19 ème siècle. Un livre d'aventure, érudit et documenté, pour s'imiscer dans les débats qui animent les mondes musulmans et occidentaux, depuis Avicenne et Avéorrès. Téhéran, 1er Mai 1896, le Chah d’Iran vient d’être assassiné, je vous invite au voyage, à remonter le temps, ce soir, à Mission encre noire en compagnie de Guillaume Lavallée. Extrait:« Et pourtant, Djemal ed-Din a peut-être été le premier grand penseur musulman à s'engager dans une réinterprétation profonde des textes coraniques. Défenseur d'une approche critique de l'islam, l'homme tient de la légende. Une légende toujours vivante dans quelques cercles d'Iran, d'Afghanistan, de Turquie, d'Égypte, de Gaza, mais qui s'est évanouie en occident. Demandez «Djermal ed-Din al-Afghani» à votre libraire, et vous n'aurez en guise de réponse que haussement d'épaules, mines interloquées et fronts plissés. Vous ne trouverez rien. Ou tout au plus des notes en bas de page de livres jaunis et esseulés sur les rayons. D'ailleurs, dites simplement que vous cherchez un philosophe arabe ou d'un pays musulman. On vous proposera sûrement un énième ouvrage sur le péril djihadiste, quelques grands romans arabes contemporains, une traduction du Coran, de la poésie du maître soufi Rumi et peut-être un invendu écorné d'un philosophe médiéval comme Ibn Rushd (plus connu sous son nom latinisé d'Averroes) ou al-Farabi. Mais vous ne trouverez pas, ou très difficilement, de grands penseurs des deux derniers siècles. Et pourtant, tout ça bouillonne. Nous multiplions les débats télévisés sur l'islam et la modernité, mais songeons rarement à y convier des penseurs arabes ou musulmans modernes. Des penseurs qui lisaient Montesquieu, Rousseau et autres catalyseurs de progrès en plus de leurs prédécesseurs en terre d'islam.» Pour une écologie du 99%, 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme par Frédéric Legault, Arnaud Theurillat-Cloutier et Alain Savard paru en 2021 aux éditions Écosociété. Depuis la sortie de ce livre, la pandémie n’en finit plus de finir, des convois de camionneurs ont bloqués la ville d’Ottawa et d’autres endroits au Canada, une guerre a été déclarée et ajoutez à cela, l’accélération de la crise écologique. Voilà autant d’arguments pour avoir de bonnes raisons de nous inquiéter de l’avenir proche, comme le soulignent les trois auteurs de ce livre. L’humanité est confronté à des gouvernements, qui, dans leur ensemble, jouent la carte de l’autruche et baigne dans un climato-optimisme béat qui nous promet des lendemains qui chantent. Faisons fi, du chant des sirènes, celles qui croient encore que la transition douce vers un capitalisme vert nous sauvera de la fatale déroute. Or c'est précisément la raison d'être de ce livre, visant à déconstruire et à jeter un regard lucide sur les mythes véhiculés par cette dangereuse illusion. Je vous propose de découvrir un cours accéléré et nécessaire d’autodéfense contre l’économie du capitalisme et les stratégies politiques pour le dépasser. 2020 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée dans l’histoire, et rien qu’au Québec les VUS représentent, à eux-seuls, 70% des véhicules vendus. Comment faire face? Comment bâtir un mouvement écologiste populaire? J’accueille Frédéric Legault, ce soir à Mission encre noire. Extrait:« Aujourd'hui, à l'heure d'inégalités de richesse inédites dans l'histoire humaine, il serait illusoire de croire que la croissance du gâteau augmente le sparts de chacun. Les mécanismes de redistribution de la richesse ont été mis à mal par les gouvernements successifs depuis les années 1970 en occident. Résultat, la croissance, même famélique, se traduit aujourd'hui surtout par l'accroissement de la richesse du 1%. Mais pire que cela, le gâteau, même très mal partagé, est durablement empoisonné. L'effet de l'accumulation capitaliste, comme nous l'avons dit, c'est la croissance du poids écologique de l'économie. Aucune croissance n'est possible sans base matérielle: notre monde habitable a des terres arables étroites, de l'eau potable en quantité limitée, un ciel bientôt saturé de GES, des minerais non renouvelables rares, une biodiversité fragile aux pertes irréversibles, etc. C'est pour cette raison qu'une croissance «verte» est au mieux une illusion, au pire une supercherie (voir mythe 8). Comme une croissance infinie dans un monde fini, qu'elle soit «verte» ou «propre», est une équation impossible.»  
60 min
Mission encre noire 15 mars
Émission du 15 mars 2022
Mission encre noire Tome 33 Chapitre 377. Prendre lieu de Karine Légeron paru en 2022 aux éditions Leméac. Les mains qui courent sur le bois sec et gris, fatigué de vent, de soleil et de sel de la mer pourraient aussi bien appartenir à Kelig Le Floch, à la veuve du capitaine Hugh Talbot Burgoyne ou bien encore à ce fils venu accompagné son père pour disperser les cendres d’un grand-père basque disparu trop tôt. Car voilà, Iels veulent voir cette côte monstrueuse, cette terre d’Espagne, nommée la costa da Morte, sur la côte galicienne, avec son rivage exposé directement à l’océan, là où commence le royaume des morts. Il suffirait, dit-on, de poser son front sur un rocher pour entendre les voix des nombreux naufragé.e.s. Les époques, les identités, les personnages s’agglomèrent et s’entrelacent, en autant de masques, derrière lesquels se dissimulent les sentiments de l’autrice. C'est la voix du passé, qui traverse cette écriture habile et sensible. En Galice ou ailleurs, l'autrice écrit sous influence. Celle des gens et surtout celle des lieux qui charrient des souvenirs: ceux de l’enfance, des paysages marins, ceux qui inspirent, à Montréal, autour du Carré Saint-Louis, ceux qu’on laisse derrière soi, malgré-nous, une maison familiale, un ancien amant. La mémoire s’égarera, sans doute, en quête de rituels à jamais disparu où l’éclat du réel reprend son dû. Érigé dans une perspective géopoétique, ce recueil est une invitation à découvrir nos territoires intimes, à traverser ces endroits qui nous bouleversent, à lutter contre les éléments et pour l'autrice, y puiser une formidable énergie créatrice qui lui fait dire: «Moi, minuscule mais tellement forte, Tellement vivante.» J’accueille, ce soir, Karine Légeron à Mission encre noire. Extrait:« Je suis rentrée. C'est ce que je dis maintenant, que je suis rentrée, comme on rentre à la maison ou chez soi, comme on revient à quelque chose de primordial. J'habite la ville et elle m'habite, nous en sommes là. J'ai parfois le sentiment qu'elle m'occupe tout entière, comme on est habité par une musique indélogeable ou une passion, et qu'elle me définit un peu ; ce sentiment m'autorise à rentrer à Montréal. Mais d'autres jours elle me rejette, et je m'y sens étrangère. Déplacée. Ces jours-là, je n'ai nulle part où rentrer. Je suis revenue depuis près d'un mois et Montréal me repousse. Entre là bas quitté et ici pas encore retrouvé, j'ai l'impression de vivre dans la fissure d'un entre-deux. Je ne retrouve pas ma place, mes repères. Ce qui coulait, fluide, accroche et contrarie. M'assaille, presque. j'avais oublié à quel point tout est bruyant, ici. L'océan ne se tait jamais, lui non plus, mais son bruit est répétitif et apaisant, à l'opposé du vacarme ininterrompu que génère la ville. Tout parle, tout hurle, tout m'agresse.» La revue Moebius 172, dirigée par Jennifer Bélanger et Alex Noël. «Il faut que tu ruines tout» est la citation-thème de ce nouveau numéro. Elle est tirée de L'amour à peu près de Dionne Brand (traduction de Nicole Côté), paru en 2017 aux éditions Triptyque. Comme à son habitude, la revue littéraire québécoise nous prouve encore une fois toute la richesse et la diversité des formes et des écritures d'ici. Si le contexte de la pandémie se débloque doucement, le poids de l'actualité mondiale, et en particulier l'ajout de celui de la guerre en Ukraine, tombent à propos pour encadrer la lecture de cette nouvelle édition. Les imaginaires des auteurices regroupé.e.s dans ce numéro 172 attestent de la gravité d'un monde qui part à vau-l'eau ou témoignent des ruines qui érodent leur quotidien. Que trouve-t-on au milieu des décombres ? Comment survivre aux violences qui nous assaillent encore au présent ? Comment réinventer les liens familiaux ou amoureux sur une terre dévastée? écrire sur les ruines, c'est penser à l'après, c'est aussi faire éclater les cadres établis, comme faire grandir en soi l'insurrection nécessaire pour pasticher rachel lamoureux, présente dans ce numéro. Jennifer Bélanger et Alex Noël sont invité.e, ce soir, à Mission encre noire. Extrait:« ma mère ne sait pas que la solitude qui nous accable est souvent celle que l'on s'est faite. elle ne sait pas que j'ai hérité de ses définitions déficientes, de ses mécanismes mortifères, que j'ai payé très cher des spécialistes afin de nommer en moi tout ce qui venait de là, d'entourer la crevasse d'un ruban jaune, de la condamner comme une zone inhabitable. il est possible, semble-t-il, si l'envie nous prend de vivre, de contourner ces lieux qui nous ont fondé.e.s, d'éradiquer en soi ce qui minait notre identité, car, vraiment, il est difficile de penser que l'on mérite respect et tendresse quand, de soi, l'on ne perçoit que cette béance faite de ressentiment d'inquiétude et de colère. je pensais que j'étais malade, malade de l'esprit, que mon corps déraillait, me trahissait, qu'il devait exister un remède à cela, une chimie du cerveau, une médication, une étiquette, un rien qui saurait justifier ce trouble, cette incohérence, cette aberration que je traînais un peu partout, en classe, au lit, à la table, ce corps de rien brûlant d'une hargne qui m'a fait connaître le sentiment d'injustice hors de toute loi. je suis au-delà de la loi, de l'ordre, je suis un enfant du chaos, car un parent absent est sans autorité, un parent qui n'accourt pas dans les moments de détresse se départit de toute crédibilité dans les moments d'allégresse. un parent qui n'agit pas en parent est illégitime. un parent négligent, avare ou calculateur est un parent destitué. je suis un enfant anarchique, un enfant révolté, à ne pas m'éduquer, l'on a fait grandir en moi l'insurrection.»    
60 min
Mission encre noire 02 mars
Émission du 1 mars 2022
Mission encre noire Tome 33 Chapitre 376. Corps rebelle, réflexions sur la Grossophobie par Gabrielle Lisa Collard autrice du blogue Dix Octobre paru en 2021 aux éditions Québec Amérique. Depuis l'année où le blogue Dix Octobre a été lancé, Gabrielle Lisa Collard a constaté plusieurs changements. L'industrie des régimes a perdu de sa crédibilité, une communauté soudée a vu le jour et une éditrice lui a demandé de publier ses textes dans un livre. L'aventure de Dix octobre (la date de sa fête) a débuté le 09 mai 2016 pour s'achever au printemps 2020. Si ce livre existe, ce n’est surtout pas pour vous dire quoi faire, mais plutôt pour constater la triste vérité. Il faut le reconnaître: nous sommes tout.e.s grossophobes. Nous entretenons activement des préjugés négatifs qui mènent invariablement à une forme d’apartheid anti-gros. Pour le dire autrement, le corps est notre pire ennemi. Ceci étant dit, la grossophobie est partout. Comme si être gros était inacceptable. L’autrice le déclare haut et fort, il n’y a rien de mal à l'être, personne ne choisit de le devenir. Vous avez le droit d’être gros. Il est urgent de prendre conscience d’un phénomène encore tabou, qui nous ronge en profondeur. Nous retournons le miroir vers nous, ce soir, à Mission encre noire, Gabrielle Lisa Collard est notre invité. Extrait:« On se sent mieux quand on pèse moins, aussi temporaire cet état soit-il, est-ce que c'est vraiment en raison du poids en moins, ou plutôt des effets bénéfiques de l'activité physique, du renforcement positif, des compliments, d'une saine alimentation, de l'approbation de nos pairs et du sentiment d'enfin avoir le droit d'exister et de s'aimer ? Parallèlement, savez-vous ce qui nuit concrètement à la santé ? La honte, la stigmatisation, la grossophobie médicale, les troubles alimentaires, les problèmes d'image corporelle et le stress, qui ont tous en commun d'être infligés aux personnes grosses par leur entourage et leur environnement. Pas par leur poids. Prendre soin de sa santé et maigrir sont deux quêtes radicalement différentes ; la première étant un choix personnel que chacun peut aborder de la façon qui lui convient et la seconde, boring as fuck. Vouloir maigrir, c'est boring. Les régimes sont d'un ennui mortel. Hiérarchiser les corps selon leur taille, comme si mince égalait forcément plus beau, plus en santé ou plus acceptable ? Yawn. On est tellement plus que notre apparence.» Ce qui nous lie, l’indépendance pour l’environnement et nos cultures, un collectif d’auteurices paru en 2021 aux éditions Écosociété sous la direction éditoriale de Sol Zanetti, avec des textes de Natasha Kanapé Fontaine, Catherine Dorion, Andrès Fontecilla, Ruba Ghazal, Christine Labrie, Alexandre Leduc, Émilise Lessard-Therrien, Vincent Marissal, Manon Massé, Gabriel Nadeau-Dubois, Michael Ottereyes. L’ensemble du corps des députés de Québec solidaire au complet se prête à un exercice de pré-campagne électorale. Chacun.e réaffirment dans de très courts textes, son adhésion au projet indépendantiste. Comme le souligne Natasha Kanapé Fontaine, en avant propos, il y a urgence à se rassembler derrière un projet commun d’envergure, tourner vers l’écologie, les cultures et la solidarité pour ralentir les effets des changements climatiques. 25 ans après le référendum de 1995, faire du Québec un pays, n’est pas un slogan, mais bien un appel au dépassement collectif vers un projet de société porteur d’espoir, pour un plus grand nombre de personnes et qui aura l’ambition de renouer avec tous les peuples ainsi que toutes les cultures présentes sur le territoire québécois, avec les peuples autochtones. Il est temps de faire l’histoire et non de la subir. Il est temps de rêver, comme l’écrit notre invité, Sol Zanetti, ce soir, à Mission encre noire. Extrait:« Lorsqu'on laisse la culture s'assécher, lorsque le ciment se fissure, c'est l'aliénation qui gagne nos peuples. Désunis, nous nous laissons déposséder. Nous devenons soudainement étrangers à nous-mêmes, modelés par les décisions des autres. Qui prendra les décisions qui mouleront notre avenir ? Qui décidera de ce que nous allons devenir comme peuples ? Et si la réponse était simplement: nous ? Rêver, en politique, c'est se projeter dans un horizon qui dépasse parfois ce que l'opinion de la majorité d'une époque donnée considère comme possible. Les rêves politiques sont les locomotives du progrès de l'humanité. Sans eux, nous serions condamnés à la stagnation. En cette ère de bouleversements climatiques, plusieurs doutent que nous arriverons à préserver les écosystèmes essentiels à notre survie comme espèce et une trop grande part de nos dirigeants semblent considérer impossible de mettre en place les mesures minimales pour y arriver. C'est une posture dangereuse. Le Québec ne doit surtout pas capituler et sombrer dans le pessimisme ; nous résigner à une vision trop étroite de ce qui est «possible» ou «réaliste» nous serait fatal. Nous devons à tout prix, comme d'autres l'ont fait avant nous, écouter notre audace en nous projetant au-delà de ces limites. En d'autres mots: Il y a urgence de rêver.»
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