Éditorial COVID-19 : l'industrie culturelle en deuil au-delà des pertes financières

11 mai 2020 publié par CHOQ.ca

Éditorial COVID-19 : l'industrie culturelle en deuil au-delà des pertes financières

Pour notre éditorial du mois de mai, nous avons décidé de porter un regard plus en profondeur les impacts du confinement sur les travailleur.se.s de l'industrie musicale québécoise. Nous avons donc cédé notre plateforme à Jean-Étienne Collin-Marcoux. «L'un des fondateurs du Pantoum, qu'il gère à temps plein, [il est également] musicien dans Beat Sexü, Anatole, Gab Paquet et The Blaze Velluto Collection, pour ne nommer que ceux-là. Très impliqué dans la scène musicale de la Ville de Québec, il est également le programmateur du Festival OFF de Québec.»

Comment la crise du COVID-19 a eu un impact sur moi ? Une question sans dénouement pour laquelle je me sens plus ou moins à l’aise de répondre. Cette situation affecte tout le monde tellement différemment et j’ai peur que ma réponse soit déplacée ou même irrespectueuse envers certains individus moins privilégiés que moi. Je ferai de mon mieux pour vous présenter ma réalité et ce que j’en pense, espérant que plusieurs collègues du milieu de la musique puissent s’y reconnaître.

Les consignes actuelles de distanciation sociale paralysent complètement le domaine du spectacle et ces consignes risquent fort de se prolonger. Ma source de revenus principale (comme musicien et technicien pigiste) est disparue. Le festival que je programme est annulé. La fermeture des studios d’enregistrement du Pantoum fait disparaître mes autres revenus habituels et je dois, en plus, défendre cette décision auprès d’autres utilisateurs de l’endroit qui sont dans la même situation que moi. En bref, la plupart de mes investissements en temps et en argent des dernières années, pour produire et construire mes projets musicaux et professionnels, sont devenus caducs du jour au lendemain. Ces pertes sont de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de dollars et de milliers d’heures de travail. Sur le plan émotionnel, je vis un désarroi extrême… ce n’est pas tous les ans que tu prévois tourner en Italie et aux États-Unis, ouvrir le Festival d’Été de Québec sur les plaines d’Abraham, que tu achètes une nouvelle console pour ton studio d’enregistrement, que tu parviens à faire changer le zonage municipal dudit studio et que tu sors trois albums.

Ça fait beaucoup de deuils à faire. Ça fait beaucoup de dettes aussi.

La PCU c’est vraiment cool, mais ça ne paye pas tout. C’est pour l’épicerie, le loyer, le cellulaire pis peut-être un sac de café fancy, bref, ta subsistance personnelle. Si t’es travailleur autonome, entrepreneur et/ou musicien autoproduit, t’as un paquet d’affaires à continuer à payer qui n’est pas couvert par cette aide d’urgence... et à mon avis, c’est quand même normal qu’il en soit ainsi, pour le moment du moins.

Ça signifie que malgré l’aide d’urgence, on pile les dettes tout en repoussant chaque jour les sorties d’albums, les reports de spectacles, les sessions d'enregistrement, etc.

Ce constant pelletage vers l’avant entraînera inévitablement une série de dommages collatéraux imprévisibles pour l’ère presque-post et post-confinement. Parce que les budgets de studio et de mise en marché des musiciens et des labels sont limités. Parce que le public a une capacité finie d’albums, de shows et de festivals qu’il peut absorber en même temps. Parce que les bars spectacles ne peuvent pas inventer des jours dans le calendrier pour booker des concerts et parce que leur disposition à offrir des cachets décents aux artistes (déjà fragile) s’effrite au même rythme que leur aptitude à passer au travers de cette crise (ceux-ci n’ayant toujours pas accès à de l’aide gouvernementale, contrairement aux «vrais lieux de diffusion»...). Il y aura assurément une panoplie de programmes d’aide pour la relance du milieu culturel - j’y crois - mais il s’agit d’un écosystème fragile qui a une limite physique à se faire jump-starter.

J’entends souvent le commentaire : «c’est nice tu as du temps pour créer, pratiquer et relaxer». Vrai. Mais dans un contexte aussi anxiogène, c’est vraiment pas facile. Parce qu’on ne sait rien de ce qui s’en vient. «La normale» ne reviendra probablement jamais et on ne peut rien y faire. Actuellement, notre seul pouvoir en tant que «travailleur culturel» se résume à embellir et adoucir cette période d’incertitude... mais, faut le faire seulement SI ÇA TE TENTE et que ÇA TE FAIT DU BIEN. Est-ce que les initiatives culturelles gratuites en ligne ont un impact sur la «valeur» de la culture ? Peut-être, mais je ne pense pas que ce soit le bon moment pour se poser ces questions-là.

Tout comme la plupart des acteurs du milieu culturel, j’ai perdu et je perdrai beaucoup pendant cette pandémie. C’est correct, je vais passer au travers... mais j’ai le droit d’être triste et déprimé. Notre société, quant à elle, sera transformée. Des gens vont mourir de ce virus et de ses effets collatéraux. Ça, c’est gros et, pour l’heure, c’est l’essentiel. Ça fait que, oui, réfléchissons à la «relance», mais laissons-nous d’abord le temps et la possibilité de vivre nos inquiétudes et nos deuils. Parce que ces émotions sont légitimes. Parce que tous les degrés de détresse et d’angoisse sont valides. Parce que ça vient juste d’exploser. Parce que les solutions mises sur pied dans l’urgence ne nous sauveront pas dans trois, quatre, cinq, six, voire douze mois. Bref, on peut-tu respirer avant de devoir réagir ?

P.S.: La structure administrative actuelle du Pantoum me rend inadmissible à la PCU, mais j’ai la chance d’être entouré d’humains extraordinaires qui me supportent dans ces temps difficiles.

P.S.S.: Si votre situation personnelle le permet, respectez les consignes de distanciation sociale. Personne n'est au-dessus de ça, vous n’êtes pas différents. Si vous croisez des gens qui ne respectent pas ces consignes, ne les jugez pas, c’est peut-être nécessaire pour eux.


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