Apprendre à être libre au Suoni Per Il Popolo

11 juin 2018 publié par Maxime Bouchard

Apprendre à être libre au Suoni Per Il Popolo

Retour à la Sala Rossa après une trop longue absence. Quel plaisir que de s'y trouver par une belle soirée d'été. Un programme double attendait le festivalier avec la présence de deux géants du free jazz américain, le percussionniste Milford Graves et le contrebassiste William Parker.

La première partie est assurée par le poète et trompettiste montréalais Jason Selman, tâche relativement difficile à nos yeux. Le public n'est pas gagné d'avance et l'aura des deux légendes doit avoir pesé d'une certaine manière sur les épaules de Selman.

Il a offert un petit récital de poésie entrecoupé de quelques mesures de trompette, des pièces de 15-20 secondes à la manière de La Nouvelle-Orléans. L'accent est manifestement placé sur la poésie et non la musique. Selman semble être un personnage très sensible. Il prend le temps de parler au public, d'expliquer sa démarche. Il s’arrête quelques instants pour bien respirer, allant chercher l'inspiration en lui-même. Sa poésie aux allures beat évoque beaucoup l'amour, la prise de conscience, la position de l'homme noir dans la société. Il mentionne ainsi Michael Brown, l'influence du poète Bob Kaufman et même Anthony Bourdain. Un appel à la liberté, à la création se dégage de sa présence. Une ouverture intéressante, quoiqu'un brin fragile.

Leçon de sages

En mars dernier lorsque je suis allé au festival Big Ears dans le Tennessee. Dans l'avion effectuant la liaison entre New York et Knoxville, j'étais assis juste derrière Milford Graves. En rejoignant mon siège, j'ai croisé son regard, il m'a souri, je lui ai rendu la pareille en lui avouant être un grand admirateur de son œuvre. Il s'agit ici d'une œuvre immense qui va au-delà du jazz et de la musique improvisée, touchant à la philosophie, l'acupuncture, la sculpture, les arts martiaux, la culture des herbes, la biologie et l'enseignement. On parle d'un autodidacte de haute volée. Né en 1941, il a développé un langage singulier aux percussions alliant des techniques mixtes et des influences diverses allant du Brésil, à Cuba en passant par l'Afrique et l'Asie. Sa visite à Montréal est d'une rareté exceptionnelle puisqu'il s'agit d'une première pour lui. Puisqu’il a été accompagné du vénérable contrebassiste William Parker, l'affiche avait des airs de moment unique dans l'histoire du free jazz montréalais.

À 76 ans, Milford Graves n'a plus la forme des beaux jours, il se déplace lentement, avec difficulté, mais lorsqu'il arrive derrière ses percussions, l'énergie remonte à la surface et il peut tenir une heure sans laisser le moindre doute sur ses talents de musicien. La musique jouée est rapide, assez groovy étant donné le support du superbe Parker, véritable passe-partout. Graves attaque de manière vive les percussions, maniant les baguettes comme des pinceaux, suggérant des rythmiques non traditionnelles. L'originalité d'une telle performance vient aussi de l'usage de la voix. Car autant il frappe, autant Milford Graves parle, chante, déclame dans un langage inventé. Il s'accompagne d'onomatopées, comme un enfant découvrant pour les premières fois la puissance et la flexibilité de son organe vocal. On voit et l'on ressent qu'il s'amuse.

À mi-parcours, il prend la parole expliquant que plus jeune on lui disait de ne pas jouer de telle manière, que c'était impossible, que ce n'était pas bon. Iconoclaste, il a fait à sa tête… Aussi bien être un chien afin de pouvoir être libre ? Puis sa tirade se transforme en musique, reprenant les baguettes, tapant, tout en intégrant des phrases dans la pièce musicale. Tout simplement fascinant.

Le concert se termine par une belle ovation. Graves reprend le micro, suggérant que ce que l'on venait d'entendre «was just happening». Pour plusieurs il s'agit de composition spontanée, mais pour lui c'est seulement le «moment». Autant le public se nourrit des musiciens, autant les musiciens reçoivent du public. Il a dit avoir senti une belle énergie dans la Sala Rossa. Dès le moment où il a été accueilli à l'aéroport par l'organisation du Suoni Per Il Popolo, il a senti une énergie positive se dégager des gens derrière ce merveilleux festival, quelque chose de sincère. Il a offert un plaidoyer en faveur de ce genre de manifestation artistique, à échelle humaine. Une belle prise de parole, un beau concert où la connexion spirituelle avec deux musiciens, deux humains exceptionnels, nous a rendu par le fait même, peut-être un juste peu, meilleurs. C'est le rôle de la musique…

Pour celles et ceux qui sont curieux.ses d'en apprendre plus sur Graves et son oeuvre, suivez le lien ici!

Photo tirée de la page Facebook du Suoni Per Il Popolo


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